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24h CHRONO – Notre stagiaire en immersion auprès des grands auteurs

Envoyé en mission commando au cœur du Salon, notre stagiaire avait une consigne simple : survivre une journée entière en milieu littéraire hostile. Pas de sommeil, pas de nourriture, juste une pile de faux livres et une bonne dose de mauvaise foi. Voici son carnet de bord, entre sueur, sueurs froides et sueur d’encre.

07h32 – Le réveil sonne. Bien trop tôt pour un samedi, mais la mission passe avant tout. Le stagiaire se prépare, la mine sombre : aujourd’hui, il ne sera plus simple observateur, il sera auteur.

09h07 – Badge autour du cou, sourire crispé, pain au chocolat en main, il infiltre les rangs du Salon. Pour se fondre dans la masse, il s’est inventé une identité littéraire. Titre officiel de son chef-d’œuvre : « L’élévation de la conscience dans les bouchons de 18h », une méditation sur l’immobilité spirituelle au cœur du flux métallique. Un pavé de 500 pages, vendu la modique somme de 55 €uros, qui explique comment trouver son moi intérieur entre deux Range Rover et un scooter impatient.
À l’inscription, personne ne s’est étonné : à croire qu’à Monaco, tout le monde connaît au moins un saint homme avec un manuscrit.

09h45 – Il est fin prêt : sa pile d’ouvrages est en place, il a posé quelques marque-pages imprimés à la hâte hier soir, une pile de cartes de visite juste à côté, remisé son Thermos de café non loin. L’histoire note qu’il s’est déjà pris les pieds par trois fois dans la nappe tellement longue qu’on dirait un drap king size en provenance du Fairmont non loin.

10h01 – Les premiers chalands s’avancent dans les escalators. Notre stagiaire fixe les auteurs autour de lui, prêt à étudier la concurrence, qui semble agencée de façon disparate. En face, deux auteurs de polar, puis deux romanciers pour enfants. À côté de lui, un gars tente de lui expliquer pour la troisième fois, sans bégayer, son histoire de dragon et de barbagiuans. En vain. Un peu plus loin, un type est déjà en train de dessiner des oiseaux. Et enfin un gars dont le nom lui parle, dont la tête lui parle, mais il ne sait pas vraiment pourquoi.

10h32 – Enfin, des curieux ! Plusieurs personnes viennent lui demander de parler de son bouquin. Notre stagiaire leur explique que « Le bouchon est un maître zen : il ne bouge pas, et pourtant il nous fait avancer intérieurement. » L’audience hoche la tête, intriguée, avant de lancer : « Je vais faire un tour et je reviens… ».

10h45 – Silence dans la salle : Stéphane Valéri vient de terminer son discours d’inauguration. Comme toujours c’est noble, c’est beau, c’est plein d’anecdotes qui font mouche. « C’est qui le monsieur ? » demande un auteur à la capillarité déserte à l’entrée de l’allée, avant de retourner à son stand.

11h10 – Notre stagiaire sort son plus beau tapis rouge intérieur : le ministre d’État passe devant son stand, s’arrête, feuillette deux pages et demande : « Mais… pourquoi 18h, précisément ? »
Réponse improvisée de notre envoyé spécial : « Parce que c’est l’heure où la conscience se heurte au flux terrestre. »
Le ministre hoche la tête, l’air intéressé… puis disparaît, le nez dans le bouquin du stand d’à côté.

11h24 – Un visiteur s’emballe : « Ah, mais c’est génial, ça ! Faut que j’en parle à ma femme, elle adore ce genre de lecture ! » Puis il s’en va, sans même prendre une carte de visite…

11h43 – Première vente pour notre stagiaire ! Il est tellement ému qu’il a failli oublier son pseudo au moment de signer son ouvrage.

12h12 – Défilé de trois cadres dynamiques qui promettent de parler du livre de notre stagiaire à leur épouse. Ce dernier commence à ne plus trop y croire à ces histoires…

12h32 – Notre stagiaire s’inquiète : aucune pause repas n’est annoncée. Pas même un espresso pour tenir. L’estomac crie famine, tandis qu’il appelle le directeur financier de La Gâchette pour lui rappeler le montant des droits d’inscription. « Le feu rouge n’interdit pas : il éclaire notre chakra racine. », lui répond le maître des bourses vides de notre média.

13h13 – Le manque de café commence à se faire sentir. Alors qu’une des rares autochtones à s’être arrêtée à son stand repart en disant : « De toute façon, ma pile à lire est bien trop grosse, je ne peux rien acheter », notre stagiaire lui balance une carte de visite à la truffe en maugréant : « Mais rentre lire chez toi alors ! » Heureusement, cette dernière part se perdre non loin du stand d’ouvrages naturalistes.

13h45 – Morne plaine au Grimaldi Forum. La moitié des exposants sont partis manger, tandis que la majorité des clients qui ne sont pas venus sont repartis se remplir la panse. Notre stagiaire ère seul dans les allées, observant la concurrence, se nourrissant d’information comme une éponge. Ce dernier surprend un vieux, barbichette blanche tombante, et crâne luisant, qui, devant la seule badaude du moment, se jette, son ouvrage à la main : « Vous avez lu le dernier ? C’est le chouchou du public ! » Le stagiaire s’en va, haussant les épaules, se demandant comment Tortue géniale pourrait écouler quoi que ce soit avec un tel discours.

14h12 – Les auteurs reviennent. Les rares passants qui s’aventurent du côté du stand de notre stagiaire ont tous un ouvrage du « chouchou du public ». Étrange.

14h35 – Notre stagiaire signe une nouvelle vente. Le doublé n’était pas loin, mais le couple de jeunes retraités a préféré « aller faire un tour » avant de se décider. Encore.

14h56 – Les jeunes retraités passent de nouveau devant le stand du stagiaire. Ils ne sont toujours pas décidés.

15h23 – Un café littéraire est organisé. Tout émoustillé, notre stagiaire quitte son stand en courant. Mais il revient tout penaud : un café littéraire sans le moindre arabica. Mais pourquoi donc ? Ce n’est pas comme cela qu’on va s’élever spirituellement.

15h24 – Les jeunes retraités repassent une quatrième fois, avec le recueil de Tortue géniale. Notre stagiaire se décide à leur offrir un marque-page. En vain.

15h62 – Son Altesse Camilla de Bourbon des deux-Sicile fait son entrée. Branle-bas de combat dans les allées. Elle s’arrête pour serrer la pince de tout le monde. L’amateur de dragon à côté se fend d’un : « C’est étrange, nous n’avons pas été présentés ». On frise le malaise diplomatique immédiat.

16h24 – C’est l’heure du goûter, et aucun signe de l’organisation concernant une quelconque collation. Notre stagiaire s’en va en quête de quelque chose, mais ne tombe que sur le chauve, et son étal de plus en plus vide : « Vous avez lu le dernier ? »

16h34 – Un miracle ! Un vrai de vrai ! Un auteur monégasque est parvenu à introduire en douce, au nez et à la barbe de l’organisation, une boîte pleine de barbagiuans. Une aubaine que notre stagiaire ne rate pas, contrairement au petit couple qui s’arrête péniblement à son stand, pour expliquer qu’ils vont ensuite faire un tour… comme les autres d’ailleurs.

17h17 – Tortue géniale s’en va. Il a tout vendu, triomphe total. Les allées bruissent encore de son « chouchou du public ».
Devant sa propre pile quasiment intacte, notre stagiaire médite. Personne ne l’interrompt. Personne ne s’arrête. Il griffonne dans la marge de son exemplaire témoin : « Le vide n’est pas un échec, il est la promesse d’un possible ». Puis il repose le stylo. Même lui n’y croit plus.

18h00 – La salle se vide, les stands se replient, les auteurs s’en vont. Au milieu, notre stagiaire, la larme à l’œil, s’en va, le badge autour du cou, accompagné de l’amère conviction que « L’élévation de la conscience dans les bouchons de 18h » devra attendre son heure.

21h56 Un bus s’arrête devant le Grimaldi Forum. Une vingtaine de femmes en descendent, bien décidées à aller scruter le livre que leurs maris leur ont tant vanté durant le repas. Malheureusement pour elles, le Salon du Livre est terminé. Elles affronteront donc demain les bouchons de Fontvieille à grands coups de klaxon…

Bilan de mission

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